Aveu fatal

Déjà un quart d’heure que j’attends… J’espère qu’ils viendront. Ils sont toujours en retard, mais aujourd’hui, c’est particulier, je m’inquiète.

Je leur ai donné rendez-vous à cette terrasse du Capitole. Celles où ils aiment aller car les consommations sont chères. Ils ne savent jamais comment prouver aux autres leur richesse.

Je regarde autour de moi, la tension monte.
En octobre, il fait encore doux dans le Sud-Ouest.
Et quand bien même, ici, les gens sont fous, ils sont en terrasse quoi qu’il arrive, qu’il vente, qu’il grèle, la terrasse, c’est la vie, à la rigueur, une invasion de sauterelles les en détrônerait, mais je n’ai jamais vu une seule sauterelle dans cette ville.

J’attends, avec apréhension. Mes parents sont des gens qui n’ont pas l’habitude d’être contrariés. Et ce que j’ai à leur annoncer est malheureusement très contrariant, de leur point de vue…

Ils tiennent une chouette boucherie en centre-ville, enfin, autant qu’une boucherie puisse être chouette. Ca paraît pas comme ça, mais casser des os à longueur de journée et vendre de la barbaque à des carnivores affamés, ça paye un max. Et ça, mes parents, le blé, ils adorent. Presque autant qu’ils aiment le chemin qu’ils ont tracé pour moi.

Je suis leur unique fils. Et jusqu’à aujourd’hui, on ne peut pas dire que j’ai réalisé tous leurs désirs.
Petit, alors que mon père me voyait intégrer le XV de Toulouse, je rêvais Clarinette. Autant dire que lorsque j’ai appris mon souhait à mes parents, ceux-ci en ont conclu que le pipo, c’est pour les tantouzes… Et jamais je n’ai pu m’approcher d’un instrument à vent par la suite.

Tiens, les voilà! Ma mère avec son éternel monograme Vuitton. Elle n’a pas encore compris qu’il fait faux! Et mon père, et sa grosse voix qui m’a toujours fait trembler!

– Alors Jason – Ha oui, mon prénom, toute une histoire… C’est pas Jason et la Toison d’Or, ne vous méprenez pas. Ca voudrait dire que mes parents sont presque cultivés! Non, ils m’ont nommé ainsi à cause de Jason Priestley… La grande classe!- Comment vas tu? Il s’est bien passé ton entraînement hier?

Oui j’ai finalement intégré une équipe de rugby. Mon père est suffisament niais pour penser qu’une brindille comme moi fait office de pilier fantastique!

Cela dit, ça a bien arrangé mes affaires par la suite!
Je dois admettre que sans mes prétendus entraînements de rugby avec soit-disant troisième mi-temps Chez Tonton, je n’aurais pas pu accomplir mon sombre dessein.

– On ne t’as pas vu à la boucherie hier, s’enquit ma mère, j’espère que tu as une bonne explication??

Je travaille depuis que j’ai 16 ans à la boucherie. Les études? A quoi bon? Pour devenir boucher, il suffit de savoir magner un couteau, Maman se chargeant de vendre les morceaux aux clients.

J’ai 20 ans, et j’ai quelque chose de terrible à avouer à mes parents.
Pour des parents conciliants, ça passerait peut-être. Mais pour mes parents, c’est simplement le début de l’apocalypse…

-Maman, Papa, je vous ai demandé de venir parce que j’ai quelque chose d’important à vous dire.

-Ne me dis pas que ça ne se passe pas bien avec Maryvone??

Maryvone… Le second prénom le plus ridicule au monde après le mien. Il faut admettre que nous faision la paire! Jusqu’à ce que je la quitte, il y a 6 mois. Elle faisait une bonne couverture, mais ses hormones ont pris le dessus… Et plutôt rouler un palot à un pingouin qui pue que coucher avec elle!
Elle était jolie, je ne dis pas. Mais nos milieux différaient un peu trop… Et nous ne voyions pas les choses de la même manière… Maryvone, une jeune fille pourtant ambitieuse! Elle voulait devenir agent immobilier. Sauf qu’elle a râté trois fois le bac, donc elle est partie en école d’esthétique, comme elle dit.

– Euh, non, ça ne va pas très bien avec Maryvone, nous nous sommes séparés… C’est en partie de ça que je veux vous parler!!!

Ils ont commencé à protester, ma mère plaignant cette pauvre jeune fille meurtrie, mon père sentant le vent tourner. J’enchaînais, sans leur laisser le temps de rétorquer.

– Et… Je ne travaillerais plus à la boucherie à l’avenir. Je n’aime pas couper la viande, je ne suis pas fait pour ça! Et a fait 1 an que j’ai quitté l’équipe de rugby. Quand je quitte le boulot, ce n’est ni pour retrouver ma copine, ni pour m’entraîner, ni pour aller me bourrer la gueule, c’est pour…

Argg… Je crois que j’en ai trop fait d’un coup, mon père devient violet. Il est souvent passé par toutes les couleurs, mais je dois admettre que violet, c’est la première fois!
Et ma mère ne pleure pas. C’est anormal, elle a l’air d’un poisson frit, mais elle ne crise pas… Je les ai cassé, misère!!!

– Qu.. Quoi??? C’est… Une… Blague, j’espère??
– Non papa! Ca fait un moment que je veux vous l’avouer, mais ce n’est jamais le bon moment…..
– Mais le bon moment pour quoi? Demande ma mère, dans un léger couinement strident.
– Pour vous dire, ce que je suis, ce que je veux être…
– QUOI??!

Ouf, si mon père vocifère, c’est qu’il est encore en forme!!

– Maman, Papa… Je suis… Je vais…

Je savais que ça serait difficile.
Me cacher derrière la pensée rationnelle que les parents veulent le bonheur de leur enfant… Quelle idiotie!
J’aime mes parents, mais il faut se rendre à l’évidence, leur étroitesse d’esprit est quasi mystique!

– Maman, Papa, je viens de rentrer en deuxième année de médecine!

Mon père s’est levé en hurlant…
Ma mère s’est mise à pleurer.

Ca aurait pu être pire! J’aurais pu leur annoncer que j’étais gay… Je vais attendre encore un peu…

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Voici ma participation au jeu du blog à mille mains. Excellente initiative de deux blogueuses!

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