Un jour, dans ma télévision…

otitre 1Un jour, je devais avoir 20 ans, je déjeunais à la table de ma mère et de son mari, mon agresseur. La télévision était allumée, et aux infos, l’histoire sordide d’une petite fille enlevée et violée par un sombre pervers. Comme souvent, les médias ne faisaient pas dans la broderie, et de donner des détails douteux et horrible de cette affaire. Lors de l’interview d’un expert, une petite phrase avait été lancée comme quoi ces hommes là devaient suivre un thérapie psychiatrique en prison…

A table, dans ma vie à moi, mon beau-père, regardant la même télévision que moi, au même moment, n’y a pas vu la même chose… Il y a vu un pervers exécrable qui ne méritait que de crever, et il a annoncé fièrement qu’il était pour l’émasculation et la mise à mort de ces odieux individus. Et puis, dans sa lancée, dans cette logique qui n’appartenait qu’à lui, il m’a demandé si je pensais un jour suivre une thérapie psychiatrique, moi aussi? Sous-entendu, comme ces monstres que l’on voit à la télé…

Cette histoire est marquante pour moi à de multiples points de vue. L’inversion des rôles, si banale dans une famille toxique et dysfonctionnelle. La surenchère de violence souhaité par mon beau-père pour ce qu’il voyait être un pervers monstrueux et que je ne voyais que comme l’un de ses pairs de vice. Le fait qu’à 20 ans, étant déjà maman, j’étais encore en contact avec cet homme qui m’avait en partie détruite, et ainsi donc, je mettais également ma propre fille en danger.

Les actualités récentes, et toutes celles qui sont un peu similaires, me ramènent systématiquement à ce bref épisode. Des gens qui hurlent à la haine la plus profonde et qui sans doute ne regarde pas ce qui se passe sous leurs propres yeux. Des gens prompt à juger une femme, une mère, mais rarement le bourreau direct. Des gens qui enfoncent connement des portes ouvertes, mais qui n’agissent jamais.

De tous ces gens qui appellent au meurtre des gens qu’ils estiment bien moins biens qu’eux, jamais je n’en ai connu un seul pr^t à aller effectivement défoncer la gueule du pervers habitant près de chez eux.
Des gens capable de crier et de s’insurger, j’en ai connu. S’insurger de ce qui reste relativement éloigné, dans ce poste de télévision, dans les journaux, sur un ordinateur, c’est tellement facile et vain. Réagir de manière adéquat quand la petite voisine vient annoncer qu’elle porte plainte pour viol? Jamais.

De tous ces gens qui hurlent avant de réfléchir, je n’en ai connu aucun qui m’ait soutenu dans ma démarche.

Je n’aime pas faire des généralités. Mon truc à moi c’est de tout rationaliser, d’intellectualiser pour ne pas me prendre en pleine gueule que la moitié de l’humanité n’est qu’une raclure…

Je me demande néanmoins, très souvent, ce qu’aurait dit l’opinion publique si bien pensante si ma fille avait été également victime de mon beau-père? Je suis à peu près certaine que j’aurais été durement condamnée, alors que coupable de rien, si ce n’est de ne jamais avoir été entendue.

Comment une mère peut en arriver à protéger son compagnon du meurtre de son propre enfant? Sans doute parce que cette femme a vu sa fille se faire frapper sous le nez de ses voisins, de gens dans la rue, de sa famille, et que personne n’a jamais réagi… Peut-être qu’elle même a été maltraitée, dans l’indifférence générale. La violence est d’une banalité sans nom, et je suis persuadée que si les gens s’insurgent avec autant de véhémence, c’est pour se rassurer… Non, eux, ils ne sont pas comme ça, ils condamnent, eux, ils sont tellement mieux que les autres!

Moi je sais que je ne suis pas mieux que les autres. Je sais que si ma fille n’a pas été victime de mon beau-père, ce n’est pas parce que j’ai pris toutes les précautions nécessaires, c’est parce que j’ai eu de la chance. Elle a eu de la chance. La chance que je réalise assez tôt le calvaire que j’avais vécu et d’avoir trouvé la force de couper radicalement les ponts et de porter plainte.
Cette chance, j’aurais pu ne pas l’avoir, parce que tout dans notre société m’a poussé à croire que j’étais coupable, responsable, et rien n’a jamais été mis en place, malgré une instruction très tôt (j’avais 12 ans quand j’ai parlé, une instruction et un jugement ont eu lieu, pour lesquels je n’étais pas partie civile) afin que je puisse me relever de ce drame et ne pas reproduire à mon tour un schéma dramatique.

Même si j’essaye âprement de me persuader du contraire, je suis intelligente et j’ai réussi à m’en sortir parce que j’ai su m’écouter et comprendre où se trouvait la limite entre le bien et le mal. Mais je l’ai fait seule.
J’ai ensuite rencontré des gens pour me soutenir, parce que j’ai fait un tri drastique dans ma vie, mais avant cela, les personnes de mon entourage le soutenaient lui… Et s’il avait fait du mal à mon enfant, j’aurais été la coupable et il aurait été le pauvre homme qui n’a pas pu résister à la tentation.

Mon billet de ce matin était très maladroit, je n’arrive pas à condamner durement les gens parce que je ne sais ni qui ils sont, ni ce qui les a poussé à en arriver là. Je sais que j’aurais moi aussi pu défrayer la chronique et être pointée du doigt comme l’une de ces mères monstrueuses qui laissent leur enfant souffrir.
J’ai été cet enfant qu’on laisse souffrir. On préfère regarder ces enfants martyrs, dans l’actualité, plutôt que d’aider ceux qui sont juste à côté, qui deviendront eux aussi des adultes, et qui commettront l’inacceptable faut d’avoir été aidés.

Ce billet est pour moi très difficile à écrire parce qu’il traduit tout le mal que je pense de moi en tant que mère. Je suis faillible, j’ai failli, et je le sais. Je ne me suis jamais cherché d’excuse et j’ai toujours assumé mes erreurs, quelles soient dramatiques ou non, afin de les réparer. Le bonheur de mes filles a toujours été ma priorité, et pourtant, j’ai parfois fait des non-choix mettant mon aînée en danger, au vu et au su de toute une population qui n’a jamais rien fait ou dit pour me dissuader d’aller voir un homme alors qu’il était connu comme dangereux.

Mon histoire n’est pas singulière, elle est d’une banalité affligeante, comme le sont toutes ces actualités qui font les gorges chaudes.

(Le billet de Working Mama m’a permis de me prendre en pleine face ce que je n’arrivais pas à identifier dans mon esprit. Merci à elle.)

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39 Discussions on
“Un jour, dans ma télévision…”
  • Même si chaque histoire est de trop, même si elles sont toutes différentes… on se reconnait un peu dans chacune… on ne le souhaite a personne.
    Mais ça fait du bien de ne pas se savoir seule dans ce cas…
    j’ai peur d’avoir des enfants, parce que j’ai peur de ne pas voir, et qu’ils subissent des choses vécues et/ou vue….

  • Et lorsque c’est la mère, l’agresseur, comment doit on le gérer ?
    Ce qui m’afflige le plus dans tout cette histoire, c’est que lorsqu’on bat un enfant, il arrive que des voisins, des amis, de la famille le voit, voit ses blessures, et ne dise rien, laisse faire.. et c’est ce silence qui empire ce sentiment de faute pour la victime..
    Merci pour ce texte et ces mots, j’espère que tu le laisseras car il est si vrai, et si touchant. Merci

    • Lorsque la mère est coupable, et c’est très paradoxal, je pense que la victime doit s’accrocher encore plus fort pour être entendue.
      Entre ce que les gens disent de ce qu’ils voient dans leur poste, et ce qu’ils disent de ce qui se passe en face d’eux, il y a un monde.
      Si les gens pouvaient garder l’énergie qu’ils mettent à répandre leur haine à plutôt aider les gens à côté d’eux, ça serait tellement plus constructif…

  • Tu as malgré tout réussi a un moment a empêcher que ca puisse arriver, un jour.
    Parce que tu es humaine, faillible et que beaucoup, beaucoup de personnes sont encore dans le cas de fermer les yeux.
    Peut-être pas dans des cas aussi grave, ou touchant des enfants, mais beaucoup par peur justement, du fait qu’il y ai un risque d’être pointé comme responsable de ce qui est arrivé, parce que bouger et faire changer les choses est extrêment difficile, que ce soit pour soit (et ses enfants) ou justement pour l’enfant d’à coté ou parfois on se dit qu’il pourrait être cet enfant battu, mais dont on est pas sûr, ou qu’on commence des démarches mais qu’on est pas écouté.
    C’est confus ce que je dis, mais s’il y a une chose dont je suis sure c’est que la majorité des gens est apte a pointer du doigt et a condamner, mais ne bougera jamais le petit doigt pour changer les choses ou tendre la main.
    Parce que militer depuis son canapé sans bouger, c’est facile.

    • C’est ce que je dis, j’aurais pu être paralysée par la peur d’être jugée (heureusement j’ai acquis assez tôt que, quoi que je fasse, je serais jugée! :p ), et ce flou dans lequel les victimes vivent explique bien des choses, que les gens préfèrent condamner plutôt que d’essayer de comprendre…

  • Je n’ai qu’une chose à dire : n’efface surtout pas ce billet qui peut faire réfléchir un peu ceux qui sont si prompts à condamner.
    Bravo à toi d’avoir trouvé la force de mettre ta fille à l’abri. Bravo à toi de ne pas condamner celles qui n’y arrivent pas.

  • Tout en te lisant je pensais à l’article de Working Mama … et j’ai vu ta dernière phrase ! Ses mots, tes mots sont justes. Je n’aime ce déferlement de violence à cause d’un fait divers que les média vont surexploiter pendant 10 jours, négligeant totalement le fait que c’est un mal plus profond que ça. Même sans être mère, j’ai mal de savoir que cette petite fille n’est pas la seule.
    En même temps, je sais qu’il y a des mamans comme toi qui, par l’horreur qu’elles ont vécue, savent protéger leurs enfants. Quand on est en dehors de tout ça, on se demande comment toi tu as pu être jugée ! Mais tu es restée forte et pour ça je t’admire quand on voit où tu en es aujourd’hui. Bises

    • Il y a aussi des mamans comme moi qui, par l’horreur qu’elles ont vécu, ne savent faire autrement que de laisser reproduire, parce qu’elles n’ont jamais pu comprendre que ce qu’elles ont vécu les a détruit, parce qu’elles pensent que c’est elles, le problème et pas les autres… Et elles sont malheureusement beaucoup plus nombreuses que moi. Et j’ai de la peine pour elles, parce qu’elles n’y peuvent rien tant qu’elles ne sont pas aidées, écoutées, soutenues, accompagnées…

  • Cette histoire fait écho chez moi et je vais me confier très rapidement pour tenter de te faire oublier ce sentiment de culpabilité.
    Dans mon histoire, j’occupe la place de ta fille, la chance en moins.
    Et jamais, au grand JAMAIS, je n’en ai voulu le moins du monde à ma maman. Je sais qu’elle est rongée par sa culpabilité… Mais ce n’était nullement sa faute, et ce n’aurait pas non plus été la tienne.
    J’ai été triste d’apprendre ce qui lui était arrivé, triste qu’elle ne m’en ait pas parlé. Il m’est effectivement arrivé de penser que si j’avais su, les choses auraient été différentes, sans jamais pour autant la tenir pour responsable une seule seconde.

    • Merci pour ton témoignage…
      Je te trouve très digne et courageuse de ne pas en avoir voulu à ta mère. Et en un sens, je te rejoins, elle n’y était pour rien… Et j’espère qu’elle a su réagir quand elle a su.
      Pour ma part, je ne peux pas en dire autant au sujet de ma propre mère… Je ne lui en ai pas voulu de ce qui m’est arrivé (elle n’y était pour rien), mais je lui en ai voulu (et lui en veux encore) d’être restée après que je me sois confiée…
      Mais je n’ai jamais compris pourquoi certains l’accusaient d’être pire que mon bourreau, alors même que peu sont ceux qui lui ont tendu la main…
      Je ne lui pardonnerai probablement jamais (et c’est aussi pour cette raison que je ne cesserai sans doute jamais de culpabiliser), mais je crois que je comprends le poids qui a pesé sur elle, et combien il a été difficile de faire les bons choix…

  • J’ai eu un peu la même sensation à la sortie de l’école aujourd’hui.. beaucoup en appellent à la peine de mort. Mon effroi devant cette affaire n’est pas moindre que les autres, mais ma question est autre : comment des adultes, et comment une mère peut en arriver là ? Quel est l’enchaînement des événements, des maltraitances, qui permettent ce genre de tragédie d’arriver ?
    Comment prévenir ce type de malheur ?
    Ce n’est pas de la haine que j’éprouve pour cette mère, mais une tristesse sans nom pour une logique qui l’a fait totalement déraper… comment peut-on ?
    TOut ça est tout simplement trop triste…

  • J’ai toujours envie de réagir quand tu écris ce genre de posts, mais je ne sais jamais comment, mes propos seraient tellement faibles, banals, inutiles, par rapport à ce que tu arrives à faire comprendre et ressentir, d’autant plus que j’ai la chance de n’être aucunement concernée (enfin si, indirectement, via des amies, car comme tu dis c’est tristement banal, tout ça). Donc voilà, juste un mot pour te dire MERCI de prendre la parole à ces sujets, ça me touche à chaque fois, j’ai beaucoup d’admiration pour cette force, cette lucidité, ce recul, et ce refus de juger que tu as.

  • Coucou, je te dis déjà un grand bravo pour avoir le courage de te dévoiler ainsi, de ré-ouvrir une blessure profonde pour toucher des millions d’autres. Hélas comme tu le dis, cet acte ignoble n’est devenu que trop banal, j’ai eu la chance d’être protégée d’avoir grandit entourée d’une mère et d’un père stable, aimant, la famille unie, mais j’ai connu des (« des » pas « une ») personnes qui ont eu la vie brisée un jour. Le silence est de mise, rarement brisé. Dans les cas rencontrés, l’ignoble n’a pas été puni. Il faut une bonne dose de courage pour oser le dire et l’assumer, et pour ca je te dis  » respect « . Même si, au fond chacune le sait qu’elle n’y est pour rien, elle se sent sale et fautive. Je te dirais, laisse ce billet, car il peut toucher des voix qui n’osent pas parler et peut être leur ouvrir les yeux. Peut être aussi à réaliser?
    Ton histoire me touche, je te souhaite sincèrement de pouvoir poursuivre ton chemin sereinement. Et encore, bravo pour en parler car c’est de cette façon que les tabous volent en éclas.

    Bon je zappe l’affaire Fiona, je ne peux comprendre et je ne cherche pas à comprendre non plus. Je suis une maman, fusionnelle, trop, sans eux je ne respire plus. Que cette petite reposes en paix et puisse avoir une sépulture décente, j’espère qu’elle sera retrouvée pour être enterrée dans de bonnes conditions.

    Amitiés,
    Aurélie

  • Pour ma part, je ne comprends pas que le bourreau puisse être considéré comme qq1 n’ayant pas pu « résister à la tentation » … Quelle tentation ? Un enfant ? Je trouve ça affligeant que certains puissent penser que ces hommes et parfois et bien trop souvent ces femmes puissent être vus comme les « victimes » ! Non ! Non et Non ! La tentation ne devrait pas être !

    Continue à « grandir » à travers tes billets, à être une mère « faillible ». Tout ce que tu dis montre que tu es quelqu’un qui saurait écouter et ouvrir les yeux !

  • Je te trouve (encore) et toujours très dure avec toi même.
    Les histoires se font écho mais ne sont pas semblables. Tu as de quoi être fière de ce que tu es en tant que maman, n’en doute JAMAIS;
    Je n’ai pas tellement les mots parce que je suis immensément touchée par ce billet. Je t’admire tant…

  • que j’aime quand tu sors tous ces m(aux)ots de ton corps c’est un peu ca de moins à porter!
    Je crois que tu as en toi une bonne dose de fragilité et et de culpabilité mas que tu es une belle personne, sois fière de ce que tu es bombe le torse, relève la tête et continue comme ca!

  • Je pens equssi que les personnes maltraitantes sont en très grande souffrance…après un jour, il faut apprendre à se sortir de ce cercle là, se réparer pour épargner les autres. C’est ce que tu as fait, chapeau!

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