Le rendez-vous chez ce médecin-là…

Le rendez vous chez ce médecin là...Il y a presque 10 ans, j’arrivais sur Toulouse, ma fille sous le bras, cherchant à fuir, encore et toujours, un passé et un présent trop douloureux pour moi…
J’avais tout juste 23 ans, je venais de couper radicalement les ponts avec celui qui m’a volé mon enfance. Je n’étais pas loin de faire de même avec ma mère. La violence d’un quotidien trop brutal pour une jeune femme comme moi… Trop brutal pour n’importe qui…

Anéantie, perdue, j’ai commencé à chercher de l’aide… Je fais partie de ces gens qui ne savent pas gérer les choses tous seuls… J’ai besoin d’aide, je le sais, alors je vais la chercher obstinément.
J’ai trouvé un psychiatre assez rapidement, qui m’a aidé à prendre les meilleures décisions de ma vie. Des décisions infiniment douloureuses et difficiles, que je ne pouvais pas assumer seule… Il me fallait des béquilles, des points d’ancrage, des oreilles attentives…

Et puis un jour, Mouflette a dû attraper une angine, ou une otite, ou peut-être était-ce moi… Et nous sommes allées chez le médecin généraliste qui venait d’ouvrir ses portes à côté de chez nous.
Un homme bonhomme, tout rond, au sourire jovial et à la voix rassurante… Cela n’a pas pris tellement de temps avant que je lui confie toute l’horreur que je m’étais obligée à revivre. Soit j’ai une intuition naturelle pour trouver les bonnes personnes à qui parler, soit je n’avais tout simplement pas le luxe de pouvoir attendre pour accorder ma confiance, mais j’ai eu de la chance. Cet homme-là a su m’écouter, me regarder pleurer sans jamais me juger, il a su me croire aussi, m’accompagner et m’encourager dans le début d’un beaucoup trop long combat.
Durant 3 ans, je suis régulièrement allée le voir, parce que Mouflette ou moi-même étions malade… Ou tout simplement pour parler, pour déverser un peu de ce trop plein d’amertume, de colère et de désespoir.

Quand nous avons déménagé ensuite pour le centre-ville, j’ai continué un peu à venir le voir, puis j’ai trouvé un médecin plus près, à qui je ne parlais pas, mais qui remplissait très bien son rôle pour guérir les petits rhumes…
Je n’avais plus besoin de me confier. Petit à petit, j’ai appris à devenir autonome et à ne plus chercher une aide qui ne m’était plus aussi vitale… J’ai espacé également mes RV chez le psychiatre, j’en avais moins besoin.

Et puis nous nous sommes mariés, Mister Mii et moi. Nous avons fondé une famille, j’ai terminé mes études, Mouflette a grandi, et avec elle sa petite soeur. Et j’ai oublié, un petit peu, quel calvaire j’avais pu vivre, quelles difficultés j’avais du endurer pour en arriver là, quel combat j’avais du mener, jour après jour, contre la dépression, l’envie d’en finir, et contre celui qui m’avait ôté une partie de ma vie…
Peu à peu, j’ai oublié tout ça… Parce que c’est ainsi, quand tout va bien, on n’a pas envie de se repencher sur ce qui allait si mal, on va de l’avant, on profite, on rigole, on vit autant qu’on peut car on sait intensément que la minute d’après, tout peut basculer…

Et la vie continue, pleine de belles surprises… Un troisième heureux événement, un déménagement qui nous ramène non loin de ce quartier quitté 7 ans auparavant.
J’étais un peu réticente à l’idée de revenir par ici, parce que j’y ai vécu trois années chargées en souffrance, et c’est désormais si éloigné de la douceur de ma vie, au sein d’une famille et d’un foyer aimant et rassurant, loin de toute la douleur passée…
Mais on est revenus, parce que ce quartier est chouette, accessible depuis le centre-ville, et parce que je suis suffisamment forte aujourd’hui pour faire la part des choses.

MissCouette est tombée malade, un petit rhume, trois fois rien, mais pas mal de fièvre et une mauvaise toux. Alors j’ai pris rendez-vous chez notre ancien médecin. Qui n’a pas bougé depuis tout ce temps!
Au téléphone, j’ai reconnu sa voix un peu grave et réconfortante. Quand je lui ai dit mon nom, il m’a reconnu « Haaaa! Mais vous êtes revenus? Je me souviens de vous! Je suis très heureux de vous revoir, vous serez toujours la bienvenue! » Sans doute l’ai-je marqué, par mon histoire, par la confiance que je lui ai témoigné, autant qu’il a été important lors de cette période difficile.

J’étais à la fois heureuse et angoissée. Le cabinet n’avait pas changé… Rien n’avait changé, sauf moi, et la petite fille que je tenais par la main. La mémoire est une curieuse machine… J’ai été projetée 10 ans en arrière, les mêmes tentures murales vertes, le même ascenseur, la même salle d’attente dans laquelle on n’a jamais eu le temps d’attendre, le même visage bonhomme et jovial d’un médecin amical… Je me suis revue, ma Mouflette à la main, et un fardeau beaucoup trop lourd sur les épaules… Et j’ai eu soudain le sentiment d’être légère comme jamais.

On a discuté un peu, il m’a donné des nouvelles de ses filles. Je lui ai donné des nouvelles de Mouflette. J’ai vaguement évoqué le procès, terminé il y a si peu de temps. J’ai parlé de mon mariage, de ma réussite étudiante, de ma MissCouette, de la petite Noisette qui arrive bientôt… On a pourtant peu parlé.
MissCouette a une rhinopharyngite. Il m’a tendu son ordonnance.
Et je suis repartie le coeur léger et lourd à la fois…
Le souvenir de cette période, oubliée depuis tant d’années, est douloureux… Mais la beauté de la chose, c’est que ce n’est plus qu’un souvenir, et ça me rappelle avec force et émotion combien aujourd’hui, je suis heureuse.
Les épreuves que j’ai eu à traverser sont atroces, être confrontée à leur souvenir est très difficile… Mais je suis toujours vivante, je suis arrivée de l’autre côté du tunnel, je vais bien, je suis debout. Tout amochée, rafistolée de partout, mais debout, vivante comme jamais et consciente d’un bonheur que j’ai longtemps pensé impossible.

J’ai toujours des doutes, je ne me sens pas tous les jours bien dans ma peau, mais j’ai une existence qui s’approche beaucoup de ce que j’estime être la normalité… Sans souffrance quotidienne, sans épreuve, une vie simple, toute douce, remplie d’espoir et de jolies choses.
Ce n’est pas avec prétention ou orgueil que je regarde le chemin parcouru, mais avec beaucoup de reconnaissance. La jeune femme que j’étais il y a 10 ans a sans doute sacrifié ses « plus belles années » pour m’offrir la vie que j’ai aujourd’hui. Je ne sais pas si je serais capable de mener encore un tel combat…
Mes propos peuvent sembler schizophrène, mais quiconque ayant vécu quelque chose de similaire devrait me comprendre… Cette impression d’être complètement une autre personne, avec une vie si jolie que c’en est incroyable…

Et j’ai revu hier l’une des personnes qui a rendu ce chemin possible, l’un de ceux qui a parcouru un peu de ce chemin avec moi…

Le rendez vous chez ce médecin là... Le rendez vous chez ce médecin là...

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26 Réponses pour “Le rendez-vous chez ce médecin-là…”

  1. Lauréa 13 février 2014 à 9:24 #

    Je ne trouve pas les mots pour te dire à quel point c’est beau, et courageux de partager ça avec nous :’).
    Je compatis, je comprends et c’est les larmes aux yeux que j’écris ce commentaire.
    Un Chemin si dur à parcourir, mais qu’il faut parcourir pour voir au bout du tunnel la lumière briller.
    Heureusement maintenant, ça va mieux.
    Belle journée à toi

  2. Bertille 13 février 2014 à 9:59 #

    Ton article est très touchant.
    Au fond, c’est un peu comme si tu avais bouclé la boucle !

  3. Angelina Sakura 13 février 2014 à 10:11 #

    Comme le dit la chanson, je te souhaite tout le bonheur du monde…et t’embrasse bien fort.

  4. Pomdepin 13 février 2014 à 10:51 #

    En anglais on dit to get closure, revoir ce médecin c’était peut être la meilleure chose. Je pense fort à toi.

  5. BouDu 13 février 2014 à 11:13 #

    Belle et courageuse, voilà comme je te vois. Et une grosse envie de te faire un calin ! Résilience, résilience, voilà un joli mot, que tu portes haut et fort. Moi j’ai envie de dire, bonne route !

  6. Ginie 13 février 2014 à 11:37 #

    Moi j’ai envie de dire « merci gentil Docteur » d’avoir été là. Il y a des personnes qui par leur présence à un moment de notre vie nous permette de renaître, de revivre, d’aller vers ce bonheur auquel on aspire tant. C’est beau de voir qu’il t’a permis d’y arriver et que 10 ans plus tard, on sent ta reconnaissance et surtout ton bonheur ! Prends soin de toi et de tes filles

    • La Mite Orange 19 février 2014 à 6:11 #

      Oui enfin, il a été un soutien, il a été une personne importante dans ce cheminement, mais ce n’est pas lui qui a fait le chemin… :-)

  7. La Ronde 13 février 2014 à 11:39 #

    Je ne suis plus venue ici depuis longtemps. Je ne sais pas trop pourquoi, parce que tes propos me touchent toujours autant ! (Si ce n’est que j’ai un peu déserté la blogosphère depuis quelques mois et que j’y reviens petit à petit).

    Ca me parle énormément, ce que tu racontes. Cette impression de ne plus être la même femme tout en étant pour toujours « celle qui a vécu ça ». Vivre à des années lumières de ce qu’on a connu, et avoir peur qu’un jour, ça recommence. Se rappeler de l’énergie qu’on a mise à s’en sortir et se dire qu’on n’aurait plus le courage de faire un tel parcours… Être reconnaissante du chemin parcouru et de la douceur de la vie qu’on connait maintenant.

    Cette ambivalence sera toujours présente, je crois. Je commence enfin à le comprendre. Nous ne serons jamais « celles qui n’ont pas vécu ça ». Et nous pouvons en faire une force… :-)

    Des bisous à toi qui m’a manquée ! :)

  8. GUS 13 février 2014 à 6:34 #

    je trouve ce post très émouvant.

  9. Nathalie, Lheuredete 13 février 2014 à 6:59 #

    Oups… beaucoup d’émotions différentes dans ce billet…
    Oh si, tu sais, je peux tout à fait comprendre cette impression d’avoir une vie différente et de se sentir changée, même si, bien évidemment, je ne connais en rien toute la douleur par laquelle tu es passée. Simplement, je trouve parfois que l’on évolue tellement au fil de la vie que cela en est troublant.
    Tu as dû passer par de nombreuses émotions en retournant voir ce docteur jovial et accueillant. Ce qui aurait pu être un choc a finalement été quelque chose de positif : tu as pu te rendre compte à quel point tu as construit ta vie depuis, combien tu as fondé une bulle de bonheur avec ton amoureux et tes enfants. Belle continuation, beaucoup de bonheur ! (Et du bonheur, forcément, il va y en avoir beaucoup prochainement…)
    Bonne soirée et belle fin de semaine…

  10. alice 14 février 2014 à 3:50 #

    Un jour a la fois… et un jour on se retourne, on a fait du chemin. En ce qui te concerne tu as gravi l’Everest et un peu d’ivresse au sommet est très normal. Le meilleur reste a venir.

  11. Lexie 14 février 2014 à 5:30 #

    Bonsoir, Ton texte est touchant. Je ne peux pas comprendre parce que je n’ai rien vécu de tel mais je te trouve forte, adulte et incroyablement… vivante, c’est le premier mot qui m’est venu à l’esprit en lisant ton récit.
    J’ai beaucoup d’attachement pour ces rencontres imprévisibles qui changent le cours de nos vies. Bonne fin de semaine… (il y a un écureuil sur mon balcon qui essaye de se goinfrer de ma tarte au citron qui refroidit le saligaud)

  12. Lexou 17 février 2014 à 9:44 #

    C’est très émouvant, il y a comme ça des personnes qui sont attachées à notre passe et auxquelles nous sommes forcément plus sensibles, c’est très joli en tout cas comme histoire de le revoir maintenant que ta vie est plus belle!

  13. selky 20 février 2014 à 10:16 #

    Très touchant et émouvant cet article.
    Tu sais mettre le mots justes pour me toucher. Depuis que je te lis (en douce plus ou moins) j’ai l’image de toi d’une femme courageuse et pleine de volonté, une battante !! Bravo à toi tu peux être fière du chemin parcouru !
    C’est important les médecins de famille à qui tu peux te confier « librement », moi je n’en ai pas retrouvé en déménageant. Ma doctoresse reste Mme Rhume et bronchite… Dommage ça fait du bien !! Garde le !!

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