Le droit d’avoir mal

J’ai bien conscience que les sujets de mon blog ne sont pes les plus funky qui soient ces derniers temps, mais écrire est mon exutoire, et si j’ai ces problématiques, j’imagine ne pas être la seule… Partager mes états d’âme me donne le sentiment d’être un peu utile. Et le soutien que je trouve auprès de vous m’est précieux.

Il existe aujourd’hui une injonction au bonheur. Hier, il fallait « aller bien » ne pas s’écouter, se mettre des coups de pied aux fesses pour avancer, marcher ou crever. Et aujourd’hui, si l’injonction a pris une forme sensiblement différente, le fond reste similaire: on doit courir après le bonheur, être heureux, et si possible le montrer.

Il y a les gens qui vont bien et ceux qui vont mal. Ceux qui ont grandi dans l’amour, la tolérance et le respect, et les autres. Ceux qui ont une vie relativement simple, avec des hauts et des bas, mais qui ont des bases suffisamment solides pour surmonter les petites et grandes épreuves de la vie. Et ceux qui ont une vie compliquée, pour qui le moindre obstacle apparaît comme insurmontable, parce que personne ne leur a jamais appris qu’ils étaient capables de les surmonter.
On peut passer d’une catégorie à l’autre, rien n’est jamais figé, la fatalité n’existe pas.

Je ne crois pas au bonheur comme un but à atteindre ou comme un état permanent. Le bonheur est comme le soleil, il est là, pour tout le monde, accessible dans les détails, parfois caché par les nuages, parfois il pleut, parfois on n’a pas envie de le voir, parfois on le voit par la fenêtre, on aimerait profiter de sa chaleur mais c’est impossible. Mais il est là.
Je crois que le bonheur ne peut exister que s’il y a des jours de pluie. On apprécie d’autant mieux le week-end lorsqu’on a travaillé la semaine. On apprécie de trouver du travail après une période de chômage. Le bonheur d’un jour ne sera pas le même bonheur que le lendemain. Les attentes changent, on évolue, l’excitation procurée par le bonheur également.

Je crois aussi que cette injonction à chercher avec ardeur le bonheur, ces recettes miracles qui sont censées nous apporter le plénitude immédiate, cette obligation à afficher toujours un sourire radieux et montrer que chez nous, tout va super bien, c’est dangereux. Je crois que c’est une manière de nous obliger à ne surtout pas voir ce qui va mal, à ne surtout pas écouter les émotions qui nous habitent, ne pas prendre soin de soi, au final, et courir après une chimère, ce bonheur que l’on n’obtiendra que si on se lève à 5 heures du mat’, qu’on a une maison rangée, qu’on voyage à l’autre bout du monde, que l’on a la garde-robe la plus garnie du voisinage, que l’on cuisine des tartes aux pommes bio ou que l’on rentre dans un 36 fillette. Les conseils diffèrent mais l’injonction est toujours la même: soyez heureux et fermez votre gueule.

On peut voir que tout va bien, à l’instant T, mais souffrir de ce que l’on n’a pas encore digéré du passé, ou avoir une difficulté passagère à surmonter. Notre enfance nous façonne, nous fabrique, et plus on a vécu dans l’interdiction d’exprimer nos émotions et moins on sera un adulte apte à réaliser la chance que l’on a d’être en vie.

On devrait avoir le droit d’aller mal et le dire, d’avoir mal et de le dire. On devrait avoir le droit de ne pas chercher ardemment le bonheur comme le Saint Graal mais admettre, simplement, que l’on a plus urgent à régler… On devrait avoir le droit de dire qu’on a mal, même pour des événements très anciens… Parce qu’on ne peut guérir que si on peut s’exprimer. On ne peut aller mieux que si on accepte, à un moment donné, d’avoir mal.
On ne peut guérir proprement d’une blessure que si on la désinfecte… Et ça fait mal. Si on ne désinfecte pas, la plaie va se refermer, certes, mais va mal guérir, va continuer à être douloureuse des années, et il faudra, de toute manière, réouvrir pour soigner proprement, ou amputer…
Alors c’est sûr, si la blessure est superficielle, elle peut guérir seule. Cela fonctionne d’autant mieux si la personne est en bonne santé. Mais si la blessure est profonde, on prend un gros risque à ne pas la soigner correctement. Ou si on a un système immunitaire faible, la moindre petite blessure peut se révéler fatale.

Accepter d’avoir mal, c’est accepter de guérir. Qu’on le veuille ou non, quand on a mal, on va mal… Le nier n’enlève pas la douleur, au contraire, cela nous ronge de manière détournée, parfois pire que si on décide d’affronter le problème.

Petite, j’ai appris à mentir, à nier ma souffrance, à nier les abus dont j’ai été victime, non pour me protéger, bien entendu, mais pour protéger l’auteur des sévices, les apparences, le confort matériel de ma mère. J’ai appris à me taire, mais je crois que j’étais animée par une force de vie supérieure à mon obligation d’obéissance… Alors ça sortait d’une autre manière. Je me détruisais, je me rebellais, je pleurais « sans raison », je rentrais dans un mutisme inquiétant, je devenais une élève minable, des signaux ravageurs pour moi-même mais visibles pour l’extérieur (qui n’ont pas été entendus, mais c’est une autre histoire)

Quand j’ai décidé de porter plainte, des années plus tard, la rengaine était toujours la même. Je passe sur les « Mais après toutes ces années, tu ne devrais pas remuer la merde, laisse le tranquille! » qui n’avaient rien de bienveillant, ces réflexions entretiennent la victime dans sa culpabilité et donnent aux agresseurs la possibilité d’oeuvrer en paix. Ce qui revenait souvent, c’était le conseil que je devais avancer, ne surtout pas revenir sur la passé, car cela ne sert à rien de souffrir pour souffrir. Pour aller mieux, je devais jeter un voile sur mon vécu et faire comme s’il n’existait pas.
Mais ma souffrance était réelle. Je sentais, au plus profond de moi, que je devais agir, que je devais revenir sur les horreurs de mon vécu pour les surmonter. Ce n’était alors pas conscient, mais d’une certaine manière, mon psychisme me hurlait d’agir. J’ai alors chercher de l’aide auprès d’un psychiatre (et je n’ai pas choisi un médecin au hasard, sur le moment, je pensais devenir folle, je me croyais bipolaire ou schizophrène, et je pensais avoir besoin de soigner une maladie. Un psychologue ne me semblait pas adapté), et je suis tombée sur celui qui me suit depuis plus de dix ans. Il m’a assuré que je n’étais pas folle, il m’a conseillé d’arrêter les anti-dépresseurs qui ne servaient à rien sinon me maintenir dans le déni de ma douleur, et il m’a encouragé à porter plainte quand je lui ai demandé de me confirmer que j’étais stupide d’envisager une telle action.
Des psy(chiatres/chologues/chanalystes) j’en ai vu un certain nombre. Il a été le seul à m’écouter et me comprendre. J’ai eu la chance de tomber sur un spécialiste des sévices infantiles, sans le faire exprès… Son soutien a été prépondérant car j’ai eu en lui pleine confiance, très rapidement (ce qui est un miracle quand on me connaît…) et je me suis accrochée à son discours pour agir et accepter de guérir. Avec son soutien, j’ai eu la force d’envoyer balader tous ceux qui voulaient me faire changer d’avis. Et j’ai eu le courage de mener la procédure à son terme (qui a pris 8 ans entre le moment où j’ai porté plainte et le verdict…).
Certains lisent mon blog depuis le début et ont eu un bref aperçu de ce que j’ai traversé. La confrontation notamment, qui a été une épreuve douloureuse mais indispensable. Je ne suis jamais revenue sur le verdict, car si mener la procédure à son terme a été une nécessité, le verdict a été un coup de poignard (il a été condamné, mais la sentence est tellement ridicule que j’ai un nœud dans la gorge à chaque fois que j’y pense. Néanmoins, je sais que j’ai la chance d’avoir un papier condamnant mon agresseur, et ce n’est malheureusement pas courant…)

Grâce à la thérapie, j’ai pu revenir sur les faits, exprimer enfin ce que j’avais passé mon enfance à cacher, accepter que je n’étais pas responsable, encore moins coupable. Accepter que j’étais la victime innocente d’un monstrueux pervers.
Si je n’étais pas revenue là-dessus, je serais encore persuadée que c’est moi le monstre et je continuerais de m’auto-détruire en refusant d’accepter que je mérite de vivre.
J’ai énormément avancer. J’ai pu accepter l’amour d’un homme, sa sincérité, sa gentillesse. Accepter qu’un homme adorable rentre dans ma vie et le laisser y rester. J’ai accepté mon état, mon parcours, mes difficultés. J’ai pu m’octroyer une vie à peu près normale, même si ce n’est pas encore le top niveau self-estime… J’ai pu m’accorder le droit d’être heureuse, de me marier, de rendre un homme heureux, de devenir maman plusieurs fois et accepter l’amour de mes enfants, être la meilleure mère possible pour eux.

Sans ce travail, je serais sans doute morte ou en prison ou dépressive chronique. J’allais dire que j’aurais survécu pour ma fille aînée, mais en réalité, c’est elle qui a été mon moteur… C’est grâce à elle, à la force de mon amour pour elle, que j’ai eu envie d’aller mieux, pour lui offrir un modèle maternel stable et équilibré. Elle m’a indéniablement poussé à guérir pour être capable de m’occuper d’elle.

Aujourd’hui, j’ai mal. J’ai beau savoir que ma vie est parfaite, j’ai beau être heureuse, en bonne santé et avoir une magnifique famille, j’ai mal. Ce n’est pas un profond mal-être comme ce que j’ai pu connaître par le passé… Si hier, j’étais une sorte de brûlée au troisième degré, disons qu’aujourd’hui, je me suis cassé une jambe. Tout va globalement bien, mais cette jambe est cassée et je dois prendre le temps de la réparer.
Je découvre mon enfance sous un jour nouveau, plus glauque et obscur encore… Et je dois détricoter tout ce qui m’a construite de travers. Je sais que je guérirais, j’en suis convaincue. Le contexte actuel de ma vie est plus que favorable à un rétablissement complet. Néanmoins, je dois prendre le temps, accepter que je vais mal, le faire accepter à mon entourage.
J’ai le droit d’avoirmal même si j’ai tout pour être heureuse. Et cette tempête ne m’empêche pas d’être heureuse, d’ailleurs… J’ai des moments d’intense bonheur, très souvent, et cela m’encourage à me soigner.

Sans titre 1

Je dois admettre que j’écris en partie ce billet pour m’auto-convaincre… J’ai une vie merveilleuse, un adorable mari aimant que j’aime tendrement en retour, des enfants géniaux… J’ai souvent le sentiment que je n’ai pas le droit d’aller mal, que je me morfond, que je me complais dans la douleur, que je ne fais rien qu’à me plaindre… Injonction de la société ou pensées parasites inculquées dès l’enfance? (On ne peut pas dire qu’on m’ait beaucoup encouragé à exprimer mon désespoir lorsque j’étais petite fille…) Je ne sais pas, mais c’est profondément ancré en moi, alors même que je sais exactement que je dois justement m’écouter pour aller mieux, faire sortir la colère, la tristesse, la rage, pleurer, crier, parler, expliquer… Comprendre, pour, peu à peu, accepter et enfin me libérer.

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18 Commentaires sur
“Le droit d’avoir mal”
  • Bonjour,

    Très beau texte (comme d’habitude). Se laisser le droit d’avoir mal, d’être mal, malgré le bonheur ambiant c’est difficile, c’est presque tabou. C’est un apprentissage aussi de se laisser le droit d’avoir mal, d’avoir des émotions et des ressentis de tristesse, de mal être et j’en passe.
    On m’a dit une phrase il y a peu :
     » Tout ce qui ne s’EXprime pas, s’IMprime ». Tout ce que l’on extériorise pas, on le garde à l’intérieur, ça reste imprimer à l’intérieur, et ça refait surface un jour ou l’autre.

    Bravo pour le texte, et bonne continuation dans cette aventure vers la guérison.
    Belle journée,

    Isabelle

  • Je suis impressionnée par tant de lucidité et être au clair avec ses émotions, c’est déjà un pas immense que tu fais là.
    Je me pose les mêmes questions en ce moment : est-ce que je ne me complets pas dans le malheur, est-ce que finalement je ne fais pas tout pour être malheureuse ? Est-ce que finalement je ne me plains pas trop ?
    Je suis totalement perdue. Le décès de ma grand-mère a laissé une plaie béante d’où sortent des bribes de mon enfance que je pensais réglées… ou enfouies. Je vais mal, depuis plusieurs années, je suis triste. Et je m’en veux, tellement, parce que comme tu dis, on n’a pas le droit de ne pas aller mal. Parce que finalement il y a pire que nous. Parce que notre vie n’est pas atroce… Mais les blessures sont là. A vif.
    Je te souhaite de puiser tout l’amour du monde auprès de ton chéri, cela donne des forces j’imagine d’être comprise.
    Tu es pour moi sur le bon chemin .
    Je t’embrasse bien fort.

    • Mon mari m’aide beaucoup oui, même si j’ai peur de le saouler avec mes histoires, il est très présent, très à l’écoute, et c’est vraiment précieux…
      Je ne crois pas qu’on se complait, on cherche à avancer, on ne remue pas les choses, elles se remuent toutes seules, à notre insue. Tout faire sortir est un bon moyen de s’en libérer, pleurer, parler, crier, tout faire pour que le mal-être s’exprime enfin… Après, il n’aura plus besoin de sortir puisqu’il sera dehors, et on ira bien mieux! :-)

  • Bonjour,
    J’ai découvert ton blog la semaine dernière seulement.. en traînant sur Facebook….
    Je n’ai, heureusement pour moi, pas vécu le calvaire que tu as vécu enfant. Mais je connais le sentiment de devoir avancer en bon petit soldat, se taire, ne pas faire de vagues… j’ai fait ça durant 40 ans !! j’ai accepté l’année dernière de mettre les points sur les I et les barres sur les T, de ne plus me voiler la face et accepter le fait que cela a eu de fortes répercutions sur ma vie de femme. Accepter qu’on donne u nom à cette rage de bouffer que j’avais : l’hyperphagie. Accepter de rompre certains liens familiaux (notamment avec ma mère cause de beaucoup de mes troubles). Je te remercie de nos faire partager ton ressenti, ton expérience et ta plume. Je m’y reconnais totalement . Je t’embrasse . Valérie

  • Bonjour,

    Evidemment que tu as le droit d’avoir mal et je suis tout à fait d’accord avec toi, accepter d’avoir mal c’est le premier pas vers la guérison.

    L’écriture est le meilleur des exutoires à mon sens, alors continue d’écrire, même si ça n’est pas gai, ça t’aide et ça t’apporte énormément et c’est tout ce qui compte.

    Je n’ai pas lu cet article mais je viens de tomber dessus dans mon fil d’actualité et ça m’a fait penser à toi, en espérant qu’il puisse t’aider http://mamanbienveillante.fr/2017/03/guerir-de-ses-parents/

    Bon courage dans ton cheminement

  • Je me retrouve souvent dans ce que tu dis dans ce genre d’articles. Quand j’étais plus jeune, on m’interdisait d’aller mal, d’être triste, de pleurer, d’être en colère… Alors je gardais tout à l’intérieur et au bout d’un moment j’explosais. Encore aujourd’hui j’ai parfois du mal de mettre des mots sur ce que je ressens, mais quand j’y arrive, qu’est-ce que ça me fait du bien… J’espère que c’est pareil pour toi et que ces articles te permettent d’extérioriser un peu ton mal-être. Courage…

  • Je suis médecin et j’ai une consultation de douleur chronique : je vois beaucoup de gens abimés par la vie qui cherchent à « oublier », à « ne pas remuer le passé » comme tu le dis si bien. Mais le corps et le. cerveau n’oublient pas. On enfouie, parfois profondément, mais ça finit toujours par ressortir d’une façon ou d’une autre. Chez mes patients, ça ressort souvent sous forme de douleurs chroniques.

    J’ai pour habitude de leur expliquer ça par l’image du coffre-fort : on a tous un coffre-fort plus ou moins grand dans lequel on peut mettre nos petits et gros problèmes et difficultés non digérées. Mais un jour, le coffre est plein : si l’on y fait rentrer des choses supplémentaires, d’autres doivent obligatoirement en sortir… Alors autant faire de temps en temps un grand ménage de printemps pour faire un peu le vide la-dedans, même si on a l’impression que ça ne sert à rien 😉

  • je te suis depuis quelques mois et j’admire ton courage et ta force. Je suis sûre que tu vas t’en sortir , encore plus forte . alors courage et crois en toi!

  • Plusieurs choses à dire suite à ce post :

    1/ Je partage ton opinion. Pour moi, le bonheur ad vitam et ternam, ça n’existe pas. C’est la succession plutôt d’états éphémères de bonheur, plus nombreux ou récurrents que ceux de déprime, qui s’apparentent au bonheur.
    2/ Ah les abusés… Moi aussi j’en fais partie. Mais la thérapie, les psy en tout genre ne m’ont jamais aidée. Je ne suis pas du tout compatible avec ce type de pratique.
    3/ C’est INTERDIT de t’en vouloir parce que tu te plains, parce que tu estimes que tu as tout pour être heureuse et que donc, tu n’as pas le droit de ne pas être complètement heureuse. Le bonheur ne se mesure pas en : j’ai un mari, d’autres n’en ont pas / j’ai des enfants en bonne santé, d’autres non / Le bonheur ça ne se compte pas et ça ne se réduit pas à nos possessions ou à notre perception idéale de ce qu’il est.

    L’idéal, c’est du fantasme. Le concret, c’est que tout avoir n’est pas la garantie du bonheur. Le bonheur ce n’est pas avoir, c’est « être ».

    • Merci pour ton commentaire! :-)
      Alors 1/, je suis heureuse!
      2/ Je crois que nous avons chacun notre voie pour surmonter les épreuves, aucune n’est LA bonne, l’essentiel est de s’autoriser à trouver ce qui nous permettra de guérir. :-)
      3/ Haha, tu as raison! Mais je SUIS une femme mariée à un homme fantastique, je SUIS la mère de quatre adorables enfants plein de vie, et dans l’absolu, je SUIS très heureuse. Mais je traverse une tempête, et tu as raison, j’ai le droit d’avoir mal. Et je ne suis en effet pas pleinement heureuse actuellement.
      Mais je ne crois pas que je me plaigne, je décortique pour avancer, plutôt!! :-)

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