Etudiante à vingt ans, étudiante à 35 ans, quelles différences?

Je suis actuellement en reprise d’études mais lorsque j’étais étudiante pour la première fois, j’avais déjà la sentiment d’être en reprise d’études, malgré mon jeune âge.
J’ai un parcours totalement atypique et un peu bancal qui a longtemps été une source de honte et de complexes pour moi…
En effet, j’ai décroché scolairement vers l’âge de 16 ans, je n’allais plus en cours, j’étais une âme en peine, j’ai passé le bac par curiosité et n’ai même pas obtenu d’aller au rattrapage. Je me suis ensuite inscrite en BTS Action Co en alternance, essentiellement parce que c’est le seul endroit où ils ont bien voulu de moi malgré un dossier apocalyptique et l’absence du bac… Je suis tombée enceinte de Mouflette à la fin de la première année, je n’ai donc même pas essayé de repasser le bac et j’ai déserté la deuxième année de formation.

A ce niveau-là, on ne peut pas dire que mon parcours étudiant était des plus réjouissants…
Mouflette est née, j’avais 19 ans. J’ai quitté son père biologique dans les semaines suivantes (non sans m’être mariée avec lui trois semaines plus tôt…). Et j’ai eu comme un électrochoc (ça s’appelle sans doute « les hormones ») qui m’a fait prendre une décision radicale: il me fallait absolument le bac pour pouvoir pousser ma fille à le passer 18 ans plus tard.
A 21 ans, je décrochais le précieux sésame et m’inscrivais en DEUG AES (pourquoi pas en Droit? des années de psychothérapie n’ont pas suffit à répondre à cette question… ^^)

A 20 ans

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J’avais 21 ans, j’étais jeune et fringante, mais j’avais, dans mon esprit, trois ans de retard. C’était un peu idiot de réfléchir ainsi car 21 ans, c’était plus ou moins la moyenne d’âge du DEUG… Peu d’étudiants n’avaient que 18 ans, la plupart avait entre 20 et 25 ans… J’étais donc « à l’heure », mais je me sentais en retard.
Ce sentiment s’est renforcé avec la rencontre de Mister Mii. Il avait 24 ans, venait de valider un MBA aux Staïïïtes après avoir obtenu un diplôme d’école d’ingénieurs parisienne et s’apprêtait à partir en Master de marketing pour « parfaire sa formation ». Moi, à 24 ans, dans le meilleur des cas, je n’aurais eu qu’une Licence. Je me sentais donc terriblement inférieure.
Cela a encore été renforcé quand j’ai rencontré ses amis, tous en cinquième année de pharma ou médecine ou fraîchement émoulus d’une ESC quelconque ou de Polytechnique, Centrale ou Normale Sup… Là, je me suis sentie toute petite petite petite et telllllement en retard, tellement en décalage, tellement pas à la hauteur… (C’est un sentiment récurrent chez moi, cela étant, mais disons que le milieu dans lequel évolue mon mari n’a fait qu’amplifier le phénomène!)

Bref, à 21 ans, j’étais une étudiante qui ne se sentais pas à sa place, je me sentais en retard, trop vieille, trop « déjà maman », pas assez sérieuse (et pourtant, en DEUG, j’étais l’une des plus sérieuses de ma promo et dans le peloton de tête au niveau des résultats, malgré mes handicaps matheux…).
Je manquais terriblement de confiance en moi. Je ne savais pas exactement où j’allais.
J’étais complètement fauchée, je vivais de la bourse, je me sentais comme un parasite de la société.
J’avais des rêves que je n’osais pas accomplir. Je me suis orientée en AES parce qu’on m’a dit que j’étais trop bête pour aller en Droit malgré mes rêves d’avocature. Et je suis encore sidérée d’avoir écouté ces conseils foireux (envoyer un bac L en AES, je me demande ce que prennent les conseillers d’orientation???) alors que je me serais bien plus épanouie en Droit. Je ne regrette pas, je n’étais sans doute pas prête… Et j’ai eu une chance infinie dans mon parcours qui m’a permis de bifurquer en droit au moment le plus important…
J’étais mère célibataire et c’est la seule chose qui me rendait fière: je gérais mes études et l’éducation de ma fille avec aisance. Ce n’était pas facile tous les jours mais je me débrouillais vraiment bien à jongler entre la crèche, les cours, les repas, les loisirs de ma fille, etc, etc… Je me souviens que je me sentais plutôt compétente en tant que mère et je ne culpabilisais jamais de devoir déposer ma fille à la crèche pour partir à la fac. J’étais vraiment convaincue d’agir pour notre bien commun, je ne l’ai donc jamais vécu comme un sacrifice.
Je ne me posais pas trop de questions, j’étais fière d’être maman et quand la crèche était en grève, j’emmenais ma fille avec moi en cours sans aucun complexe.
J’ai passé un oral d’anglais avec ma fille de deux ans sur les genoux, elle jouait avec les Stabilos du prof et je me souviens avoir eu 13/20 (ce qui n’est pas une très bonne note, mais je n’ai jamais été douée en anglais…)

J’avais une énergie débordante dont je n’avais absolument pas conscience. Je pouvais faire une nuit blanche (parce que ma fille était malade ou parce qu’elle était partie chez son père biologique et que j’en avais profité pour me saouler en boîte) et repartir le surlendemain en cours comme si de rien n’était. J’avais une capacité de travail raisonnable, en revanche, j’avais une mémorisation incroyable, il me suffisait de lire pour avoir appris, je connaissais mes cours sur le bout des doigts en les ayant bûché trois jours avant le partiel (une semaine après j’avais tout oublié, mais j’avais pu obtenir mon 15/20 ou mon 18/20, c’était suffisant).
Je n’étais ni très organisée ni vraiment rigoureuse, ma méthode consistait à aller en cours, faire des fiches (mon seul travail régulier), préparer les TD quand j’avais l’intention de fayotter et rendre mon travail au chargé de TD, apprendre tout par coeur la semaine précédant les partiels et ne plus rien faire jusqu’au début du semestre suivant.
J’étais une boule de nervosité et d’angoisse. Les autres étudiants me fuyaient carrément les veilles de partiels car mon stress démesuré était communicatif.

En L3, j’ai eu un coup de mou en arrivant à Toulouse. Fac trop grande, je devenais un numéro après avoir été cocoonée à Angoulême. C’est l’année où j’ai décidé de porter plainte, je suis tombée en dépression (en choc post-traumatique, en réalité, même si c’est étrange d’en faire un aussi tard après les faits, c’est assez courant d’après ce que j’ai compris ensuite) et je n’ai pas réussi à valider mon second semestre, essentiellement parce que je n’avais plus la force d’aller en cours.
Je ne me connaissais pas, je n’avais aucune conscience de mon fonctionnement, et j’ai pris ce caillou sur ma route comme un véritable échec personnel. Je me suis sentie nulle, ratée, ajoutant une année de retard à mon parcours déjà chaotique. J’ai réussi à valider ma L3 l’année suivante mais le mal était fait, je suis rentrée dans une spirale de l’échec, je n’arrivais plus à travailler correctement, je paniquais avant chaque examen, j’en ai déserté une bonne partie parce que l’angoisse était trop grande. J’ai ainsi mis 4 ans à valider mon master alors qu’à priori, j’avais tout à fait les capacités de le valider en un an comme tout le monde… Mais l’échec a entraîné l’échec, j’ai totalement perdu confiance en moi alors que j’étais une étudiante tout à fait convenable auparavant. La seule chose dont j’ai réussi à me féliciter (et dont je me remercie encore) est ma ténacité: je n’ai rien lâché. Cela m’a pris quatre ans mais j’ai eu mon diplôme (avec des notes excellentes dans les matières que j’ai passé, c’est ça le pire… Si je mets bout à bout mes quatre semestres, j’ai 13/20 de moyenne au master, ce qui, en Droit n’est quand même pas négligeable.)

A 30 ans

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Aujourd’hui, j’ai 36 ans. Ces années étudiantes sont loin derrière moi (pas tant que ça considérant que j’ai validé mon master à 28 ans mais bon, ça n’est quand même pas hier!). Je retourne sur les banc de la fac avec un état d’esprit complètement différent.

J’ai peu de choses en commun avec celle que j’étais à 20 ans. J’ai plus confiance en moi (même si ce n’est pas encore la panacée), je ne me compare plus trop aux autres considérant que chacun a son chemin, sa croix à porter et que, ma foi, mon parcours n’a peut-être rien de glorieux mais c’est le mien, c’est comme ça, tant mieux pour les autres s’ils s’en sont mieux sortis!
Je connais désormais mes forces et mes faiblesses. Je n’ai plus vingt ans, je n’ai plus la capacité de mémorisation d’une ado, je suis plus lente, mon cerveau n’est plus habitué à réfléchir sur des sujets pointus… En revanche, j’ai une organisation et une rigueur que je n’avais pas avant. Si ma volonté est restée la même, j’ai désormais un but, un objectif qui me portent et je ne laisserait rien ni personne me dire que je ne suis pas assez intelligente pour réussir. Je le découvrirai moi-même le moment venu.
Je n’ai plus une peur panique de l’échec. Si j’échoue, ça ne me remettra pas en cause toute entière, je saurais faire la part des choses, accepter que je n’ai pas assez travaillé, qu’il me faut plus de temps, sans considérer que je suis bonne à jeter.
Je suis également prête à accepter la réussite sans me mettre une pression monstre. Si je réussis, ce sera parce que j’ai fourni un travail suffisant, que mes efforts ont payé, que je suis « à la hauteur ». Je saurai être fière de moi.
Et quoi qu’il arrive, je me suis prouvé que je sais rebondir.

Je me sens bien plus à ma place que jadis. Oui, j’ai 15 ans de plus que tout le monde, mais je me sens comme une jeunette quand je suis assise en face des profs! J’ai moi-même l’impression d’avoir rajeuni car on me balance du « mademoiselle » à longueur de journée et les étudiants ne semblent pas remarquer la différence d’âge, pas plus que les professeurs (sans doute sont-ils polis, mais ça rebooste bien l’égo! ^^) Ces gamins pourraient presque être mes enfants mais je me sens paradoxalement plus proche d’eux que des profs. On est dans la même galère!
Je ne raisonne plus en terme de « j’ai tant d’années de retard ». Je n’ai pas de retard, je suis pile à ma place, au bon moment pour moi. Je ne suis pas en retard, je suis pile à l’heure. Je me sens beaucoup moins en décalage, ce qui peut sembler paradoxal…

J’ai trois enfants de plus et un mari, leur papa. J’ai l’impression d’être une mère en carton, de privilégier mon épanouissement à leur bien-être. J’ai le sentiment de faire un truc hyper égoïste qui ne leur rapportera rien (à tort, sans doute…), je culpabilise souvent de les laisser à la crèche, jusqu’à ce que Mii aille les chercher après le boulot, pour pouvoir assister à un cours ou rester à la BU et bosser jusqu’à 20h30…
Quand la crèche est en grève, je n’emmène pas Pépin avec moi en cours. Je ne me sens déjà pas très légitime alors si en plus je m’incruste avec un môme…
C’est étrange d’ailleurs car je me sens à ma place, je suis heureuse d’être là, mais j’ai l’impression d’être une usurpatrice, de voler sa place à quelqu’un d’autre (ce qui est complètement idiot, on n’a pas de quota!)

Je n’ai plus l’énergie de mes vingt ans. Si je me couche après 23h et même si je dors plus de 7 heures, je suis crevée le lendemain. J’ai quatre enfants, c’est usant, alors je DOIS me reposer. Une nuit blanche est totalement inenvisageable, déjà que je mets deux semaines à me remettre d’un coucher à 2 heures du matin…
Je ne suis plus jeune et fringante, je suis moyennement jeune et complètement crevée.

Je vis désormais confortablement sans avoir peur du lendemain. J’ai un travail assurant mon indépendance financière tout en apportant une part de revenus substantielle à mon foyer. Je paye des impôts, j’ai le sentiment de « rembourser ma dette » à la société. C’est sans doute un tort mais je n’ai pas peur de l’avenir, matériellement parlant.

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Les deux situations ont leurs avantages et leurs inconvénients. A 20 ans on a la vie devant soi, des milliers de projets et tous les possibles ouverts face à nous… Mais on est remplis de doutes et de complexes. A 20 ans, on a l’énergie débordante mais pas la rigueur, bien souvent, ni l’organisation… On n’a pas forcément la passion et on ne sait pas bien ce ue l’on fait là, mais on avance parce que c’est comme ça.
A 35 ans, on n’a plus l’énergie mais on a la volonté et une capacité de travail décuplée. On se fatigue vite mais on sait pourquoi on est là. On a réussi une partie de sa vie et raté une autre, on se dit que tout est encore possible, tout en ayant un passif qui aide à mieux connaître ses limites et ses forces. A 35 ans on est encore jeune mais on a « de la bouteille ».
On part avec des cartes différentes entre les mains, mais je suis convaincue que les chance de réussir sont à peu près les mêmes. Du moins je l’espère. Rien n’est perdu parce qu’on a un peu vieilli!!

 

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18 Commentaires sur
“Etudiante à vingt ans, étudiante à 35 ans, quelles différences?”
  • Tu as l’air d’être effectivement bien à ta place malgré un parcours chaotique. POurquoi ? car contrairement à une partie de tes compatriotes étudiants, tu sais pourquoi tu es là, et tu l’assumes !

    Bravo à toi

    Virginie

  • Une belle analyse rétrospective (et introspective sur toi-même peut-être?)
    Je partage aussi ton sentiment, même sans reprendre d’études, sur notre vie à 20 ou à 39 ans (je les aies eu hier!). Je me sens épuisée aussi, parfois, la simple perspective de coucher mes 3 filles me fatigue d’avance… Alors que plus jeune, j’avais la gniak, pouvais dormir 4 ou 5 h et péter la forme ! Et je trouve qu’on se connait beaucoup mieux qu’à 20 ans… Je ne sais pas pourquoi on encense tant la jeunesse, moi j’étais plutôt triste à 20 ans…
    On sent encore toute ta belle motivation intacte, je te souhaite que cela dure longtemps !!!

    • Joyeux anniversaire!! 😀
      Je crois que le fait de devenir parent nous enlève un énorme capital énergie… Ou du moins, toute la belle énergie que l’on a, on la met en grande partie au service de nos enfants… Je ne sais pas si on est concrètement moins énergique à 20 ans qu’à 35/40, il faudrait comparer avec des childfree du même âge…
      Et même si j’avais déjà un enfant à 20 ans, je n’en avais pas 4! ^^
      Nos priorités changent aussi. Et je crois quand même que nos capacités de récupération sont moindres, ce qui donne ce sentiment d’être lessivé tout le temps!

      • Oui, tu as raison, les enfants bouffent une énergie incroyable. Je suis reconnaissante aux récentes sorties sur la charge mentale et la charge émotionnelle. Je pense que toutes ces choses là demandent une énergie mentale qui lessive (tout) beaucoup sur son passage.
        Et la charge domestique aussi (à 20 ans, je me souciait pas trop de crédits immobiliers, de travaux à faire, de porte à réparer…) 😉

  • I feel you !
    Je suis en première année de master cette année et je me sens pile à ma place.
    Bon je fais encore des nuits blanches à me cuiter avec mes profs et mes camarades étudiants ce qui n’est pas très malin quand on a des enfants mais ça va, la vie est courte ahah.
    La seule chose dure c’est d’être boursière et de ne pas avoir de revenus (à part un petit projet secret en cours mais c’est pas régulier)

  • Je me reconnais tellement dans tes écrits ! Parcours étudiant bien chaotique pour moi aussi, cette année je passe le concours de professeur des écoles. Je confirme le manque d’énergie (j’ai 3 enfants…) mais en même temps l’expérience me permet d’être beaucoup plus zen cette année que je ne l’ai jamais été pour aucun examen. J’arrive beaucoup plus à relativiser, et même si j’espère franchement y arriver du premier coup je sais que l’échec ne me fera pas sombrer comme ça aurait pu l’être à 20 ans. Ce concours n’est pas ma vie, juste une partie de celle-ci. Je te souhaite sincèrement de réussir et surtout de ne plus culpabiliser pour les enfants. Après des années à penser à eux c’est bien aussi de penser à toi. Et quel bel exemple de ténacité tu leur donnes !

    • Tu as bien résumé… On a une vie à côté, un on est fort d’une famille, d’un emploi, de notre capacité à rebondir. Le diplôme, ce sera la cerise sur le gâteau, c’est un but, un objectif, un rêve, mais pas la finalité de notre vie. C’est une force! :-)

  • Moi, je trouve ça admirable de tout remettre en cause pour repartir sur les bancs de la fac. Je sais quel est le plaisir intellectuel de réactiver ses neurones, mais vraiment, si je devais le refaire aujourd’hui…pfff, je ne sais pas si j’aurais le courage!

  • Bravo tu es tellement courageuse d’avoir repris tes études! Bonne continuation pour la suite!
    j’ai eu mon premier en M1 à 21 ans. J’ai repiqué une année mais j’ai eu mon master dans la foulée. Je suis allée au bout des études de droit comme ce qui était prévu mais j’ai fini à un poste pas passionnant et sans un soupçon de droit! comme quoi

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