Atypique

J’ai écris ce billet en juin 2017. Je n’ai jamais voulu le publier, je le trouvais trop personnel. A la relecture et au vu des derniers mois, je le trouve charnière d’un changement inévitable et tellement positif pour moi. Alors je lu publie avec quelques mois de retard. :-)

Petite, je me sentais souvent en décalage avec les autres. Victime de railleries, j’étais toujours le vilain petit canard à qui personne ne veut parler et dont tout le monde se moque. Cela a duré longtemps, jusqu’au lycée. Etait-ce une vue de mon esprit particulièrement sensible ou la réalité? Je ne saurais jamais. Etais-je ni plus ni moins victime de moquerie que les autres, ou étais-je victime de harcèlement scolaire? D’aucuns diront que si je me pose la question, c’est sans doute parce que j’étais dans le premier groupe, je ne saurais jamais… Mais cette image de personne en décalage m’a forgée et peut-être est-ce à force de me voir comme quelqu’un d’atypique que j’ai tout fait ensuite, malgré moi, pour entériner ce statut.

Au lycée, j’étais la fille qui sèche tous les cours, qui n’est pas sérieuse pour un sou et qui fonce droit dans le mur de l’échec social.
A 18 ans, quand, sans le bac, j’ai intégré une école de BTS en alternance, je vivais avec un garçon depuis près d’un an, j’étais la plus jeune de ma classe, j’étais plutôt douée et je jouissais de l’aura de la différence « positive ». Jeune dynamique déjà en couple qui prend son avenir en main. Alors que je me voyais comme une sous-merde incapable de gérer quoi que ce soit, malheureuse avec un garçon désolant de méchanceté, qui pensait sa vie tracée d’avance.
Enceinte à 19 ans, j’ai tout plaqué pour me consacrer à ma grossesse, essentiellement sous les injonctions de mon futur-mari pour qui les études étaient incompatibles avec le statut de mère. Je le trouvais si important, cet homme-là, qui savait prendre les choses en main pour m’imposer sa manière de voir les choses. Je me sentais tellement adulte, reproduisant au geste près le schéma que j’avais toujours connu, une mère visiblement soumise à un homme tout-puissant et ravageur.
En décalage, néanmoins, avec ce que pouvaient vivre les jeunes de mon âge. A 19 ans, les garçons et les filles s’amusent, fricotent, dessinent leur avenir. Alors que je fondais le mien dans l’acier du désespoir.

Après, ma vie a pris une tournure totalement WTF!, alors que j’étais mariée et mère d’un bébé, j’ai tout plaqué pour… Reprendre mes études… En passant, …wait for it…, mon bac!
Je suis donc, à 20 ans tout rond, retournée en terminale, au lycée, alors que j’avais déjà un bagage personnel que peu de trentenaires pouvaient égaler…
Là, le sens du mot « atypique » a pris tout son sens me concernant.
A l’heure des réseaux sociaux et de l’internet mondial, cela peut paraître banal, comme situation, mais à vivre au quotidien, on sait que l’on vit quelque chose de tout à fait spécial.
Au regard des autres élèves, j’avais l’air d’une lycéenne comme les autres… A 20 ans, on pouvait aisément me donner trois ans de moins. Mais je vivais dans mon petit appartement, dans une résidence HLM, avec ma toute petite fille de quelques mois, menant de front un divorce et la reprise de mes études. J’étais indépendante, je ne connaissais rien à la liberté temporelle des gens que je côtoyais tous les jours, j’étais responsable d’un petit être vivant. J’avais la vie d’une gamine de 17 ans le jour et celle d’une trentenaire dès 18h.
J’ai ensuite grandi avec ce décalage sans cesse grandissant.
A la fac, je me souviens d’une camarade qui préparait le même DEUG que moi qui m’avait dit un jour « Toi, tu as tout vécu, tu peux mourir demain! »
Je n’avais pas le sentiment d’avoir tout vécu, j’avais juste celui d’être une ratée qui part dans la vie avec trois an de retard…

Au fur et à mesure de mes années d’études, le gouffre de ce fameux retard s’est creusé. Si j’ai eu mon deug du premier coup (et plutôt brillamment au regard des circonstances), j’ai eu ma licence en deux ans. C’est durant la première année que j’ai décidé de porter plainte contre mon ex-beau-père, avec toutes les conséquences psychologiques que l’on peut imaginer. Quatre ans de retard pour ma licence que j’ai obtenue à 25 ans, donc…
Auxquelles on peut ajouter quatre années de plus pour mon master1 que j’ai obtenu la veille de la naissance de MissCouette (littéralement, MC étant née le lendemain des résultats).
Je crois qu’on ne peut même plus parler de retard à ce stade.

Atypique, mon parcours étudiant qui reste une source béante de complexes pour moi.
Atypique également la voie choisie, étant donnée mon ambition de base.
C’est étrange parce que je n’ai réalisé que très récemment l’absurdité de mes choix…
Je me suis inscrite en terminale L dans l’idée d’entamer ensuite des études de droit. Jusque là, tout va bien… Etant donné mon niveau en mathématiques, la filière littéraire était une option logique.
Plus étonnant, mon choix de partir en DEUG AES après l’obtention de mon bac. Durant le dernier trimestre de terminale, j’étais allée voir une conseillère d’orientation qui m’avait conseillé de partir en AES car cela lui semblait peu probable que j’arrive à suivre en droit. J’avais été obéissante. Et j’ai toujours mis ce choix bancal sur la responsabilité de la conseillère… Alors que, si je suis honnête, me mettre en difficulté et me trouver une excuse toute trouvée pour échouer, cela m’arrangeait bien. Dans la filière AES, une montagne de mathématiques, d’économie et de compta. Par chance, j’étais dans une antenne de la faculté de droit de Poitiers, le cursus AES avait donc un gros quota de matières juridiques. Mais j’ai grandement été mise en difficulté par les matières scientifiques auxquelles je ne pipais pas grand chose.
Au final, à force de motivation, de travail et grâce au soutien pédagogique et à la patience de Mii, j’ai obtenu mon deug avec des notes très satisfaisantes, même dans les matières qui me semblaient insurmontables (on parle de 12 en maths, 15 en économie, 10 en microéconomie, etc, ce qui apparaît encore comme un grand mystère 10 ans après!).
J’ai ensuite fait une licence AES, et l’ironie veut que mon redoublement m’a été salutaire puisque la seconde année, le master AES a temporairement été supprimé, ce qui obligeait les étudiants de la filière à partir vers le droit ou l’économie. C’est ainsi que je me suis retrouvée en M1 droit international. Ce qui m’a permis de décrocher un diplôme juridique me permettant d’accéder aux grands concours.

A la naissance de MissCouette, je me suis retrouvée dans une certaine normalité. Mariée, avec un bébé né après le mariage. Je n’étais pas vraiment au foyer mais un peu quand même, comme nombre de mes congénères. Je n’ai jamais vraiment choisi cette situation qui est plutôt le résultat d’une succession d’événements plus ou moins dépendants de ma volonté. J’ai ouvert un blog et, depuis quelques années, j’en vis, même si cela reste précaire.

Aujourd’hui, j’ai 36 ans et si je suis satisfaite de ma vie familiale accomplie, je me sens toujours aussi atypique, en décalage. Je crois que ce sentiment ne me quittera jamais et je suis prête à vivre avec. J’ai un vécu qui m’a, de fait, mise en marge d’une vie normale. Et j’ai une vie professionnelle qui ne me comble pas.
Je me pose beaucoup de questions ces derniers temps, sur mon avenir professionnel. J’ai 36 ans et je me sens vieille. Mais je me sentais vieille aussi à 20 ans, et heureusement que ça ne m’a pas freiné pour reprendre ma vie en main. Je n’ai que 36 ans, encore au moins autant devant moi. J’alterne entre l’envie de me satisfaire de ma petite vie bien sympathique , où l’on a réussi, tant bien que mal, à trouver un rythme qui convient à tout le monde. Et l’envie de mettre un gros coup de pied dans ma zone de confort afin de réduire au moins le décalage qu’il y a entre mes envies et ce que j’ai réussi à réaliser.

Atypique, je le suis et le resterai. Je peux décider d’en faire une force plutôt qu’un handicap.
Je me suis toujours vue avec un biais négatif, terriblement dépréciateur, et j’ai toujours pris à charge tout ce qui faisait de moi une personne singulière. Trop en retard, pas assez normale, trop lente, pas assez courageuse. Alors que le bilan, après des années en suspens, est plutôt positif. Je n’ai pas été en avance dans les études, mais qui peut se targuer de fêter l’obtention de son bac avec un bébé d’un an dans les bras? Peu de gens, je crois… J’aimerais simplement accepter ce que je suis pour avancer et me dépasser et ne plus me servir de mes failles pour stagner et ne pas prendre le risque de la réussite ou de l’échec.
Mon parcours est ce qu’il est, avec ses défauts, avec des dizaines d’obstacles. On ne pourra pas me retirer ma ténacité et mon acharnement, ce qui sont des qualités plutôt chouettes, en fin de compte!

Je ne sais pas trop où je voulais en venir avec ce billet assez personnel. Je suis dans une phase de remise en question assez globale de ma vie, depuis quelques mois. Je prends conscience de pas mal de choses et ça me fait du bien. Je me sens de plus en plus sereine, même si les choix qui s’offrent à moi ont un côté vertigineux.
J’ai également conscience d’avoir des « problèmes de privilégiée », je ne poserais pas toutes ces questions si je n’avais pas une vie relativement simple et calme aujourd’hui. Au delà de tout, je suis chanceuse et heureuse. Et c’est d’autant plus difficile de prendre le risque de tout bouleverser!

Sans titre 67

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14 Commentaires sur
“Atypique”
  • Encore un beau billet, très touchant, très parlant… Tu es atypique, ton parcours l’est, mais tu as surtout une force et un courage hors norme… Tu te penses (pensais ?) ratée, méritant tout ce qui t’arrivait mais non, tu es une femme extraordinaire, qui fait tout pour comprendre et dépasser tout cela…
    Alors, juste bravo pour ce parcours, pour ce cheminement, pour ta fureur de vivre tout simplement..

    Virginie

  • Vu de l’extérieur, je vois certes de l’atypique, mais surtout, un vécu incroyable ! Un parcours de vie semé d’embûches, certes, mais aussi de très belles réussites. Je t’admire, même ! Avoir repris des études à plusieurs moments de ta vie, en menant tout de front, c’est très courageux. Crois en toi !

  • Bonjour,
    C’est bien d’avoir repris/continué tes études mais du coup, tu n’as encore jamais travaillé ? Ou bien tu as eu quelques contrats entre tes grossesses ?
    N’as tu pas peur de te retrouver sans ressources si tu n’as plus ton mari…? avec la complexité du marché de l’emploi.
    Je te souhaite de trouver ta voie et le travail qui ira avec. Vraiment.

    • Ce n’est pas dit de façon très gentille.
      Cela dit, c’est plutôt pour tes droits sociaux type retraite que je m’inquiéterais plutôt que ton mari ne te quitte.

      Bon courage !

      • Je n’ai pas trouvé cela dit de manière très fine non.
        Je bosse, je suis auto-entrepreneure depuis 5 ans, je suis indépendante financièrement, je participe au prêt de la maison dont je suis propriétaire pour moitié, je n’ai pas peur que mon mari me quitte. Pas pour des raisons financières en tout cas. :-)
        Quant à la retraite, étant entrepreneuse et, j’espère, bientôt libérale, je sais depuis très longtemps que je peux m’asseoir dessus, ça m’inquiète mais c’est indépendant de mon statut matrimonial! 😉

        Néanmoins, si ça n’était pas le cas, si j’étais dépendante de mon mari, je pense que je serais au courant et je n’aurais pas besoin qu’on vienne remuer le couteau dans la plaie! 😉

  • Oh la vache, ce récit c’est quelque chose ! Quel parcours ! Atypique, c’est le mot ! Je pense que tu peux être fière de tout ce que tu as entrepris ! Le seul conseil que je peux te donner, c’est d’écouter tes envies et non les choses qui te paraissent nécessaires !

  • > « Trop en retard, pas assez normale, trop lente, pas assez courageuse.  »

    Ohlala. Je ne lis ce billet que maintenant et c’est incroyable ce décalage entre la façon dont tu te vois, et celle dont je te vois.
    Trop en retard? Tu as pris de l’avance sur beaucoup de mères, en ayant un enfant jeune et encore plein d’autres enfants !
    Pas assez normale ? Tu prends les risques d’exposer ton talent d’écriture, ta vie au regard de tous. Normal, je n’en sais rien, m’enfin c’est positif.
    Trop lente ? Tu arrives à étudier, passer et réussir des examens, élever des enfants, je ne parle même pas des déménagements/travaux…je trouve que tu vas très vite !
    Pas assez courageuse ? Ai-je besoin d’en rajouter une couche ?

    Je te lis régulièrement depuis quelques années, maintenant. Peut-être pas au jour le jour, mais je lis tous les billets, en faisant des sessions de binge-reading. Ta façon d’écrire m’a tout de suite touchée, car je lis tes mots, je lis ta personnalité.
    Franchement BRAVO ! Bravo meuf ! Tu es super !

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