Les résultats d’admission [CRFPA 2019]

Dimanche, veille des résultats d’admission, je suis fébrile, angoissée et d’une humeur peu avenante. Je tourne en rond comme un lion en cage, je ne sais pas quoi faire de moi-même… Je fais des puzzles avec Pépin le matin, je prépare le brunch, je regarde les dessins de Noisette, j’écoute MissCouette me réciter une leçon et j’enguirlande Mouflette qui joue à la PS4 plutôt que de réviser… C’est pas en fichant rien que l’on réussit, elle devrait le savoir! A croire que mon expérience ne sert à rien… Tout ça pour ça… Je cherche à passer le temps en jouant aux Sims pendant la sieste des plus jeunes. Je ronchonne. Je me demande à haute voix « Mais vais-je l’avoir? Ai-je réussi? Quelqu’un peut-il me le dire??? » Je me refais les oraux en pensées… Je reste circonspecte. Je pense que cela s’est bien passé mais qui peut savoir?? Je vais me coucher tôt après avoir regardé un épisode d’une série mi-déprimante mi-drôle. Je m’endors facilement. Le sommeil, c’est toujours le truc sur lequel je peux compter en cas de crise! J’ai au moins ça…

Lundi 2 décembre 2019. Je me lève à 7h30 et j’embrasse mes enfants avant que leur papa ne les emmène à l’école. J’embrasse la grande avant qu’elle parte à son TD « Maman, quoi qu’il arrive, je suis super fière de toi! Mais tu vas l’avoir, j’en suis sûre! ». Je me demande ce que je vais bien pouvoir faire des quatre heures qu’il me reste à tuer. Je m’habille avec les vêtements prévus la veille. Je me change, ça ne va pas… Je cherche une tenue qui me permettrait à la fois de dire « yeah, je suis une élève-avocate stylée » et « bouhh, j’ai échoué, je peux me draper dans mon honneur avec élégance ».

8h30. J’ai trouvé la tenue convenable. Je cherche « vidéos ASMR » sur mon téléphone, parce que Mouflette m’a dit que ça l’aidait à se détendre. Je trouve une vidéo « SPA ASMR », je m’allonge sur mon lit avec mon casque. Ce ne me détend pas du tout, je suis toute crispée, mais je dois avouer que les sons sont curieusement agréables et je trouve fascinante la capacité de l’esprit à recréer des sensations inexistantes rien qu’à partir de bruits habituellement désagréables.

9h. Je me maquille et je me coiffe. Ca serait dommage d’arriver bien sapée mais avec une tronche d’épouvantail! Je prends mon temps. Je dois patienter jusqu’à 11h30, c’est long, alors autant faire les choses avec lenteur.

10h. Je pars de chez moi. Je mets à peine trente minutes pour arriver à la fac, porte à porte, mais j’ai peur d’une panne du métro, je préfère anticiper. J’allume mon téléphone pour jouer à Pokemon Go, le truc qui permet de faire passer le temps plus vite… Mais à la place, j’ouvre le site de la fac et je vérifie toutes les trois minutes si, par hasard, les résultats d’admission ne seraient pas en ligne. Il n’y a rien. J’ouvre Instagram, les candidats que je suis ont déjà la réponse à Paris, Besançon, Montpellier… Je suis heureuse pour eux mais la pression monte d’un cran. Je maudis intérieurement Toulouse et son amour pour le solennel…

10h30. J’arrive à la fac. Je monte au deuxième étage pour vérifier si, par hasard, la liste des admis n’est pas affichée. Chou blanc. Je croise la responsable pédagogique qui me fait un grand sourire et croise les doigts pour moi (elle sait déjà, en réalité, mais n’a le droit de rien dire). Je redescends et vais m’asseoir devant l’amphi Dauvilliers, celui où a lieu la proclamation des résultats… On doit être le seul IEJ de France à proclamer oralement les résultats. Officiellement, je trouvais ça trop chouette, c’est un beau moment qui marque le coup. Officieusement et à une heure des résultats, je trouve le procédé barbare et inhumain…

Une dame d’une cinquantaine d’années attend sur le banc en face de moi. On commence à discuter. Elle vient attendre les résultats de sa fille qui est bloquée à La Sorbonne pour ses partiels de M2. On discute un peu tandis que des étudiants passent devant nous « Thé, café, gâteaux, crêpes au chocolat! Venez au petit déjeuner du M2 droit des affaires!! ». Je les suis. Je ne peux rien avaler, mais un truc à boire ça peut être sympa! Et ça permet de faire passer le temps un peu plus vite.

On se retrouve à plusieurs avec notre thé dans les mains. Je discute. Je stresse. L’ambiance est sympathique et chaleureuse. Arrive Monsieur N, le président du jury, le père de la meilleure amie de Mouflette quand elles étaient en primaire. Il me sert la main après avoir passé deux mois à m’éviter. Je le remercie de s’être déporté de mon oral, les choses ont ainsi été plus simples pour moi. Il me dit que c’est normal, qu’il y a pensé dès qu’il a vu mon nom. Il me demande si mon grand O s’est bien passé? Je lui réponds « je crois, mais c’est vous qui me le direz dans une demi-heure! ». On rigole ensuite parce qu’il refuse de prendre un café « je risque d’être trop stressé » dit-il. Il part. L’angoisse est encore montée d’un cran.

11h. J’attends à nouveau devant l’amphi. Une amie arrive, elle est fébrile également. On décide d’attendre à l’intérieur de la salle histoire « d’avoir une bonne place ». Quelques personnes y sont déjà. Le temps passe, mon mari me rejoint. L’amphi se rempli au fur et à mesure que les minutes défilent. L’attente devient de plus en plus insoutenable… Une autre amie arrive. On est tous dans le même état, la terreur se lit sur notre visage. Ce n’est qu’un examen pourtant, on n’est pas dans la salle d’attente d’un oncologue! Relativiser est pourtant impossible à ce stade. L’humain est ainsi fait!

11h30. Nous commençons à pester parce que les professeurs ne sont pas encore arrivés. Ils le savent que c’est stressant, tout de même!! Ils pourraient arriver en avance mais nooooonnn, jamais!!!

11h36. Le directeur de l’IEJ est suivi par une demi-douzaine de personnes, toutes habillées en robes de cérémonie. C’est très solennel et je trouve qu’ils sont tous très beaux. Je me sens honorée devant un tel spectacle. Ils ont mis leurs belles tenues pour nous. C’est émouvant!

Le directeur de l’IEJ fait un bref discours pour remercier les personnes présentes, le président de l’Ecole des avocats, la représentante du Barreau de Toulouse, le représentant des magistrats, le président et la vice-présidente du jury… Il exprime brièvement sa fierté face à notre promo et nous rappelle que les candidats recalés ne doivent pas baisser les bras. Il donne la parole au président du jury, Monsieur N.

11h42. Monsieur N fait un bref mais joli discours en rappelant les chiffres: 412 candidats, 103 admissibles, 88 admis. Frémissement dans la salle. 15 personnes n’entendront pas leur nom aujourd’hui. Il continue en citant Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs « Il n’y a pas de réussite facile ni d’échec définitif » Je suis émue et j’y vois un signe supplémentaire, moi qui adore la littérature et qui apprécie Proust. Ce serait vraiment magnifique que mon nom soit prononcé après cette jolie ouverture.

11h45, le président du jury commence à énoncer les noms et prénoms des candidats admis, par ordre alphabétique. A…, A…, A…, B…, B…, B… Je commence à reconnaître des noms que j’avais repéré dans la liste des admissibles… C…, C… Mon coeur cesse de battre, mon corps se crispe, je ne respire plus, le vide se fait dans mon cerveau, je suis concentrée sur les noms qui défilent. Cha… Je reconnais le nom du candidat avant moi, je sens un tourbillon prêt à m’emporter… Ch.. Aurore. Je m’effondre sur l’épaule de mon chéri, dans un flot de spasmes et de sanglots. Ce qui se passe à cet instant dans mon esprit est indicible. Les mois d’angoisse et d’attente qui retombent comme un soufflet. Près de trente ans de doutes, de mésestime et de « Je n’en suis pas capable » qui hurlent leur agonie. L’aboutissement d’un rêve d’enfant qui prend forme en quelques secondes. Une petite fille meurtrie qui hurle sa joie et sa reconnaissance à l’adulte qui ne l’a pas trahie. Le bonheur est intense et c’en est presque douloureux.

La pression retombe peu à peu. Je vois mon amie derrière moi avec un grand sourire. Son nom était peu après le mien et sonnée, je ne l’ai pas entendu. Je suis soulagée de la voir heureuse. Elle aussi, elle l’a fait! Je reprends mes esprits et je reconnais les noms de candidats croisés aux écrits ou aux oraux, ceux de mes amis aussi…

S’en suivent de nombreuses accolades, des « félicitations » qui fusent, des « bravo », des « putain mais on est des warriors!! ». On se serre la main, on s’embrasse, on pleure de joie. Impossible de dire lequel est le plus heureux. C’est un moment intense d’euphorie collective. C’est fort et je suis heureuse d’avoir bravé ma panique pour y prendre part.

Je vais serrer la main du président du jury. Il me félicite chaleureusement puis salue mon mari qu’il n’a pas vu depuis environ sept ans. J’ai un cintre à la place du sourire. J’ai envie d’embrasser tout le monde, de leur dire merci, bravo, c’est super, c’est grâce à vous tout ça, félicitations, on est vraiment les meilleurs, c’est top!!

Le temps semble s’être arrêté. Je savoure le moment car je sais que c’est fugace, la joie d’une telle intensité. Trop longtemps, le corps ne le supporterait pas, sans doute… Un peu comme un manège à sensations. Trop et le coeur pourrait lâcher, ce serait bête!

Le lendemain matin, je dois faire face au CRFPA Blues. C’est un peu comme le baby blues mais avec le CRFPA. Ce moment où on a le bébé dans les bras, on est fou de joie mais on n’arrête pas de pleurer… Ce matin je me suis levée et j’ai pleuré sans savoir pourquoi. Je suis allée me laver les mains et j’ai pleuré en constatant que le savon était coupé en deux (ce qui est dramatique, convenons-en). Je suis allée dans la cuisine et j’ai pleuré parce que je n’avais pas faim. J’ai été prise de sanglots en voyant les « J’ai réussi le CRFPA » des gens sur Facebook. J’ai eu les larmes aux yeux parce que je n’arrivais pas à répondre à tous les messages de félicitations reçus un peu partout. J’ai pleuré en lisant les dits-messages de félicitations parce que c’est beau tout cet amour et toute cette joie. Bref, la chute d’hormones quoi… On nous parle des hormones de grossesse et tout, mais je suis sûre que le corps sécrète tout un tas d’hormones pendant les examens et voilà, il y a une chute ensuite, là aussi! Mais c’est une bonne décompression. Ce sont des sanglots heureux. Qui laissent un peu dubitatifs, certes, mais que je prends pour ce qu’ils sont, un besoin du moment, une expression de tout le travail accompli peut-être.

Nous sommes le 3 décembre 2019 et je vais devenir avocate.

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